Mark Carney veut éloigner le Canada des États-Unis sans perdre Wall Street
Journalier

Mark Carney veut éloigner le Canada des États-Unis sans perdre Wall Street

Juin 3, 2026

Le Premier ministre canadien Mark Carney cherche à redéfinir la relation économique du Canada avec les États-Unis. Depuis plus d’un an, il multiplie les déplacements internationaux pour réduire la dépendance commerciale du pays à l’égard du marché américain, tout en cherchant de nouveaux partenariats en Asie, en Europe et au Moyen-Orient. Mais lors d’un discours à l’Economic Club of New York, son message à Wall Street a été plus nuancé : le Canada veut être plus indépendant, sans tourner le dos aux investisseurs américains.

Cette position reflète l’équilibre difficile que doit gérer Ottawa. D’un côté, les tensions commerciales avec l’administration Trump, les tarifs imposés à certains produits canadiens et les incertitudes autour de l’accord États-Unis-Mexique-Canada poussent le Canada à diversifier ses débouchés. De l’autre, l’économie canadienne reste profondément liée aux capitaux, aux entreprises et aux chaînes d’approvisionnement américaines.

Carney tente donc de construire une nouvelle image du Canada : un pays plus résilient, moins dépendant d’un seul partenaire, mais toujours ouvert aux investissements américains. Cette stratégie pourrait remodeler la politique commerciale canadienne pour les années à venir, mais elle exigera du temps, des capitaux et une exécution politique rigoureuse.

Une relation avec Washington sous forte pression

La visite de Mark Carney à New York intervient à un moment tendu pour les relations entre Ottawa et Washington. Les États-Unis ont imposé des tarifs sur certains biens canadiens, tandis que Donald Trump a alimenté les tensions politiques avec des déclarations provocatrices, notamment l’idée de faire du Canada le 51e État américain.

Carney est arrivé au pouvoir en se présentant comme le dirigeant le mieux placé pour gérer cette rupture dans la relation canado-américaine. Ancien banquier central et ancien banquier d’investissement chez Goldman Sachs, il a mis en avant son expérience économique pour répondre à une période de grande incertitude.

Mais la pression intérieure est forte. Les partis d’opposition demandent au gouvernement d’obtenir un allègement tarifaire et de protéger les secteurs exposés aux mesures américaines. Les entreprises canadiennes, elles, veulent de la visibilité sur les règles commerciales qui encadrent leurs exportations vers les États-Unis.

L’enjeu principal reste l’accord États-Unis-Mexique-Canada, ou USMCA, qui doit être réexaminé cet été. Pour de nombreux dirigeants d’entreprise, sa survie est essentielle à la prospérité canadienne. Une remise en cause profonde du traité pourrait perturber les chaînes d’approvisionnement en Amérique du Nord, en particulier dans l’automobile, l’aluminium, l’énergie et l’agroalimentaire.

Carney veut une nouvelle forme de partenariat

Malgré son discours sur la diversification, Mark Carney n’a pas présenté les États-Unis comme un adversaire économique à abandonner. Il a plutôt défendu l’idée d’un “nouveau partenariat” entre les deux pays, fondé sur un Canada plus solide et plus autonome.

Son message était clairement adapté à son public new-yorkais. Devant les investisseurs et les dirigeants d’entreprise, Carney a insisté sur le fait qu’un Canada plus résilient peut aussi être bénéfique aux États-Unis. Il a même repris la formule politique de Donald Trump en déclarant qu’un “Canada fort” pouvait aider à rendre l’Amérique plus forte.

Cette approche vise à rassurer Wall Street. Le Canada ne cherche pas à exclure les capitaux américains de sa stratégie de croissance. Au contraire, il veut convaincre les investisseurs que la diversification canadienne peut créer de nouvelles occasions dans les infrastructures, l’énergie, les ressources naturelles, les technologies, les chaînes logistiques et l’industrie.

Lori Turnbull, politologue à l’Université Dalhousie, a résumé cette logique : Carney ne s’adressait pas directement à la Maison-Blanche, mais aux investisseurs et au monde des affaires. Pour le Canada, ignorer le capital américain serait irréaliste. Le défi consiste à attirer ce capital tout en réduisant la vulnérabilité politique liée à une dépendance excessive au commerce avec les États-Unis.

La diversification commerciale devient une priorité nationale

Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney a fait de la diversification commerciale l’un des piliers de sa politique étrangère et économique. Il s’est rendu en Inde, en Australie, au Japon, au Royaume-Uni et aux Émirats arabes unis pour chercher de nouveaux accords commerciaux et de nouveaux flux d’investissement.

Le gouvernement canadien a fixé un objectif ambitieux : doubler les exportations canadiennes vers les pays autres que les États-Unis d’ici 2035. Cette stratégie vise à réduire le risque associé à une économie longtemps construite autour de l’intégration nord-américaine.

Le Canada dispose déjà d’accords de libre-échange couvrant plus de 50 pays. Pourtant, environ les trois quarts de ses exportations ont traditionnellement été destinées aux États-Unis. Cette concentration a longtemps été perçue comme un avantage, car elle permettait aux entreprises canadiennes d’accéder facilement au plus grand marché du monde. Mais dans un contexte de tarifs, d’incertitude politique et de tensions bilatérales, elle devient aussi une faiblesse.

Carney cherche à corriger cette vulnérabilité, mais les résultats prendront du temps. Construire de nouveaux marchés ne se fait pas en quelques mois. Il faut développer des infrastructures, créer des relations commerciales, adapter les chaînes logistiques, obtenir des autorisations réglementaires et convaincre les entreprises de changer leurs habitudes d’exportation.

Les premiers résultats apparaissent, mais restent limités

Le gouvernement canadien affirme que ses efforts de diversification commencent à porter leurs fruits. Dans sa mise à jour économique et budgétaire du mois dernier, Ottawa a indiqué que les exportations de biens vers des pays autres que les États-Unis avaient augmenté d’environ 36 % depuis 2024.

Une partie importante de cette croissance provient toutefois des matières premières. Selon une analyse de RBC Economics, la hausse du commerce hors États-Unis a été tirée par les exportations de produits comme l’or vers le Royaume-Uni et le pétrole brut vers les marchés asiatiques.

Cela montre que la diversification est possible, mais aussi qu’elle reste encore concentrée sur certains secteurs. Pour devenir plus durable, elle devra s’élargir à des exportations à plus forte valeur ajoutée, notamment dans les technologies, les produits manufacturés, l’énergie propre, les services financiers, l’agroalimentaire transformé et les équipements industriels.

Les enquêtes auprès des entreprises confirment que le changement est lent. Selon l’enquête de la Banque du Canada sur les perspectives des entreprises au premier trimestre 2026, seulement 13 % des firmes ont augmenté leurs ventes auprès de clients non américains, un chiffre presque inchangé par rapport au trimestre précédent.

Le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, a reconnu que les entreprises ont commencé à s’adapter, mais qu’il reste un long chemin à parcourir.

L’énergie canadienne au cœur de la nouvelle stratégie

L’un des premiers succès significatifs de la tournée internationale de Carney concerne l’énergie. Peu avant son discours à New York, le Canada a obtenu un accord de l’Allemagne pour acheter un million de tonnes métriques de gaz naturel liquéfié par an pendant une période pouvant aller jusqu’à deux décennies, à partir d’un terminal proposé au large de la Colombie-Britannique.

Cet accord poursuit deux objectifs. Pour l’Allemagne, il s’agit de réduire la dépendance au gaz russe. Pour le Canada, il représente une occasion d’élargir ses exportations énergétiques au-delà du marché américain.

L’énergie est un domaine stratégique pour Ottawa. Le Canada possède d’importantes ressources naturelles, mais son infrastructure d’exportation a longtemps été orientée vers les États-Unis. Développer de nouvelles routes vers l’Europe et l’Asie pourrait renforcer l’autonomie commerciale du pays.

Cependant, ces projets nécessitent de lourds investissements, des approbations réglementaires, une acceptabilité politique et une capacité d’exécution industrielle. Les exportations de GNL peuvent devenir un pilier de la diversification canadienne, mais elles ne résoudront pas à elles seules la dépendance commerciale du pays.

L’automobile et l’aluminium restent des secteurs sensibles

Dans son discours, Mark Carney a cité l’automobile et l’aluminium comme deux secteurs dans lesquels le Canada et les États-Unis pourraient continuer à travailler ensemble et à concurrencer le reste du monde ensemble. Ce message vise à défendre l’idée que l’intégration industrielle nord-américaine reste précieuse.

Mais ces secteurs sont aussi parmi les plus exposés aux tensions tarifaires. L’administration Trump a plusieurs fois affirmé que les États-Unis ne voulaient pas dépendre du Canada pour produire des voitures. Cette position menace une chaîne d’approvisionnement automobile profondément intégrée, où les pièces, les composants et les véhicules traversent souvent la frontière à plusieurs reprises avant d’être vendus.

L’aluminium est également sensible, car il est essentiel à l’industrie, à l’automobile, à l’aérospatiale et aux infrastructures. Les tarifs américains sur l’aluminium canadien peuvent augmenter les coûts pour les fabricants des deux côtés de la frontière.

Pour Carney, le défi est de montrer que la coopération est plus avantageuse que la rupture. Mais cela dépendra de la volonté politique de Washington et de la capacité d’Ottawa à défendre ses intérêts dans les négociations commerciales.

Les investisseurs américains restent essentiels

Même si le Canada cherche de nouveaux partenaires, les investisseurs américains restent essentiels. Les marchés financiers américains disposent d’une profondeur de capital que peu d’autres régions peuvent offrir. Pour financer des projets d’énergie, d’infrastructures, de technologie et d’industrialisation, Ottawa aura besoin de capitaux privés importants.

C’est pourquoi le discours de Carney à Wall Street était stratégique. Il voulait montrer que la diversification du Canada n’est pas un rejet des États-Unis, mais une tentative de construire une économie plus solide. En d’autres termes, le Canada veut moins de dépendance commerciale, mais pas moins d’investissement américain.

Cette distinction est importante. Les exportations peuvent se diversifier vers l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, tandis que le financement de nombreux projets peut encore venir de New York, de fonds américains ou de grandes entreprises nord-américaines.

Une stratégie populaire, mais encore à prouver

Pour l’instant, la stratégie de Carney semble bénéficier d’un soutien politique solide au Canada. Un sondage de l’Angus Reid Institute indique qu’une majorité des personnes interrogées estime que le gouvernement a atteint ou dépassé les attentes en matière de diversification commerciale et d’amélioration de la réputation internationale du pays.

Carney bénéficie également d’une forte popularité. Son Parti libéral devance le Parti conservateur de 12 points dans un sondage d’Abacus Data, et près de la moitié des répondants estiment que le Canada va dans la bonne direction, le meilleur score enregistré par cette firme depuis 2017.

Mais la popularité ne garantit pas la réussite économique. La diversification commerciale se mesure sur des années, voire des décennies. Les analystes préviennent qu’il faudra du temps pour savoir si cette fois-ci est réellement différente des précédentes tentatives canadiennes de réduire la dépendance aux États-Unis.

Conclusion

Mark Carney tente de repositionner le Canada dans une économie mondiale plus fragmentée. Son objectif est clair : réduire la dépendance commerciale envers les États-Unis, renforcer les liens avec d’autres partenaires et attirer davantage d’investissements internationaux. Mais son discours à New York montre aussi que les États-Unis restent incontournables pour le Canada, en particulier du côté des capitaux privés.

La stratégie canadienne repose donc sur un équilibre subtil. Ottawa veut diversifier ses exportations, mais continuer à travailler avec les investisseurs américains. Le Canada veut être plus indépendant, sans rompre avec son principal voisin économique. Il veut élargir son réseau mondial, sans perdre les avantages de l’intégration nord-américaine.

Les premiers signes sont encourageants, notamment dans l’énergie et les exportations de matières premières. Mais le vrai test sera plus long : transformer cette diversification en structure durable, capable de soutenir la croissance, de protéger les entreprises contre les chocs politiques et de renforcer la position du Canada dans le commerce mondial.

Pour l’instant, Carney vend une idée à Wall Street : un Canada plus fort, plus autonome et plus attractif. Reste à voir si les investisseurs, les entreprises et les partenaires commerciaux suivront sur la durée.

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