L’Inde accélère sa transition verte mais reste dépendante des batteries chinoises
Journalier

L’Inde accélère sa transition verte mais reste dépendante des batteries chinoises

Sep 10, 2026

L’Inde veut renforcer sa sécurité énergétique en développant massivement le solaire et l’éolien, mais cette stratégie se heurte à une contradiction structurelle : l’électricité renouvelable peut être produite localement, tandis que les batteries nécessaires pour la stocker restent très largement importées. Près de 80 % des batteries utilisées pour le stockage de l’électricité renouvelable en Inde proviennent de Chine, alors que la production nationale représente moins de 1 % d’un pipeline de demande estimé à 260 gigawattheures sur la base des appels d’offres compétitifs de 2026.

Cette dépendance apparaît au moment où New Delhi cherche précisément à réduire son exposition aux chaînes d’approvisionnement chinoises. L’Inde veut attirer davantage d’investissements manufacturiers occidentaux, développer ses propres entreprises de semi-conducteurs et d’intelligence artificielle et devenir une destination importante pour les centres de données. Tous ces objectifs nécessitent une alimentation électrique abondante, stable et prévisible. Or, si les capacités renouvelables ont fortement augmenté, leur intermittence limite leur capacité à remplacer rapidement le charbon sans systèmes de stockage suffisants.

Le paradoxe est donc clair : plus l’Inde veut renforcer la fiabilité de son énergie solaire et éolienne grâce aux batteries, plus elle risque à court terme d’accroître sa dépendance envers la Chine, qui domine une grande partie de la chaîne mondiale de fabrication des batteries.

Le solaire et l’éolien représentent désormais plus de 40 % des capacités

L’expansion des énergies renouvelables constitue l’un des changements les plus visibles du système électrique indien au cours des dix dernières années. L’Inde est aujourd’hui le troisième plus grand producteur et consommateur d’électricité au monde, et les installations solaires et éoliennes représentent désormais plus de 40 % de la capacité totale de production du pays, selon les données du groupe de réflexion gouvernemental Niti Aayog.

Cette proportion rapproche les capacités renouvelables de celles des centrales au charbon. Sur le papier, l’évolution pourrait donner l’impression que la structure énergétique indienne est déjà proche d’un équilibre entre énergie fossile et production renouvelable. La réalité de la production effective est cependant très différente.

Au cours de l’exercice financier terminé en mars 2026, près de 70 % de l’électricité effectivement générée en Inde provenait toujours du charbon. Le solaire et l’éolien, eux, représentaient un peu plus de 15 % de la production. La différence entre capacité installée et production réelle s’explique notamment par la variabilité de ces sources.

Le solaire ne produit pas avec la même intensité à toute heure de la journée, tandis que l’éolien dépend des conditions météorologiques et saisonnières. L’augmentation de la capacité renouvelable ne garantit donc pas que cette électricité soit disponible au moment précis où le réseau en a le plus besoin.

Le stockage devient indispensable pour rendre les renouvelables plus fiables

Les experts interrogés considèrent le stockage par batteries comme l’un des outils essentiels pour résoudre cette difficulté. Ray Tay, directeur exécutif du financement de projets et d’infrastructures chez Moody’s Ratings, estime que le stockage de l’énergie solaire et éolienne devient « de plus en plus critique ».

Le problème est lié au décalage entre production et demande. La disponibilité du soleil et du vent varie selon l’heure, la météo et la saison, tandis que les périodes de production maximale ne correspondent pas toujours aux pics de consommation.

Une batterie permet de stocker une partie de l’électricité produite lorsque l’offre renouvelable est abondante, puis de la restituer plus tard lorsque la demande augmente ou lorsque la production solaire ou éolienne diminue.

Cette capacité peut également réduire le risque de curtailment, c’est-à-dire les situations dans lesquelles une installation renouvelable est contrainte de réduire volontairement sa production parce que le réseau électrique n’est pas capable d’absorber ou de transmettre toute l’électricité disponible.

Selon Tay, le stockage peut ainsi contribuer à stabiliser les recettes des producteurs renouvelables tout en améliorant leur profil de crédit.

New Delhi veut imposer des batteries aux nouveaux projets publics

L’importance du stockage se reflète désormais dans la politique réglementaire. La Central Electricity Authority indienne a récemment proposé un projet de réglementation qui rendrait obligatoire l’intégration de batteries dans tous les nouveaux projets publics solaires et éoliens mis en service après juillet prochain.

L’objectif est d’améliorer la fiabilité de la production renouvelable et de permettre au réseau de disposer d’électricité verte lorsqu’il en a réellement besoin.

Cette mesure pourrait accélérer fortement la demande en stockage.

Mais elle expose également une faiblesse majeure de la stratégie d’autonomie énergétique indienne. Si presque toutes les batteries nécessaires doivent être importées, une politique destinée à réduire la dépendance énergétique extérieure peut simultanément augmenter la dépendance industrielle vis-à-vis d’un fournisseur étranger.

Le problème est d’autant plus important que ce fournisseur est principalement la Chine, un pays avec lequel l’Inde entretient une relation économique et géopolitique complexe.

Près de 80 % des batteries viennent de Chine

Selon Wood Mackenzie, environ 80 % des batteries utilisées en Inde pour stocker l’électricité renouvelable viennent de Chine. Les 20 % restants proviennent d’autres pays asiatiques, notamment la Corée du Sud et Taïwan.

La capacité domestique indienne représente actuellement moins de 1 % du pipeline de demande estimé à 260 GWh à partir des appels d’offres de 2026.

Cet écart montre l’ampleur du défi industriel.

L’Inde ne se trouve pas face à un simple déficit temporaire pouvant être comblé rapidement par quelques nouvelles usines. Wood Mackenzie estime qu’il pourrait falloir plus d’une décennie pour développer suffisamment les capacités locales de fabrication.

Ankita Chauhan, directrice chez Wood Mackenzie, considère cette domination comme un « avantage critique » de la Chine. Elle souligne que Pékin a déjà utilisé par le passé son contrôle de certaines ressources et technologies comme outil géopolitique pour obtenir de meilleures conditions commerciales.

La dépendance aux batteries devient donc à la fois un problème énergétique et un enjeu de politique extérieure.

La relation entre l’Inde et la Chine reste ambivalente

Les liens entre New Delhi et Pékin se sont améliorés au cours de l’année écoulée après la rencontre entre le Premier ministre Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping à Tianjin. Cela ne signifie toutefois pas que les tensions structurelles aient disparu.

Selon des informations de médias locaux citées dans le document, des hommes d’affaires et cadres indiens rencontrent encore d’importantes difficultés pour obtenir des visas chinois.

Dans le même temps, l’Inde assouplit certaines règles d’investissement pour les entreprises chinoises tout en imposant des restrictions commerciales dans les secteurs où elle estime se rapprocher de l’autosuffisance.

La Chine, de son côté, reste prudente face aux transferts technologiques vers l’Inde, car ceux-ci pourraient affaiblir sa place dans certaines chaînes d’approvisionnement mondiales.

Le résultat est une relation profondément pragmatique. L’Inde veut réduire sa dépendance mais ne peut pas encore se passer de certains produits chinois essentiels. Pékin, de son côté, veut préserver son avantage technologique tout en continuant à accéder à un important marché régional.

La sécurité énergétique est aussi une condition pour les puces, l’IA et les data centers

La question dépasse largement les centrales solaires et les éoliennes. L’Inde veut devenir une plateforme industrielle plus importante pour les chaînes d’approvisionnement internationales et se positionner comme alternative partielle à la Chine.

Apple a déjà commencé à diversifier une partie de sa fabrication vers l’Inde, faisant du pays un fournisseur de plus en plus important pour ses smartphones.

Mais cette ambition manufacturière exige une alimentation électrique fiable. La même contrainte vaut pour les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les centres de données, trois secteurs que New Delhi veut développer.

Narendra Modi a résumé cette priorité dans son discours du jour de l’Indépendance en déclarant que « la sécurité énergétique est le besoin de notre époque ». Il a également insisté sur le fait qu’il devient de plus en plus difficile de faire fonctionner la nouvelle économie sans énergie, notamment pour les puces, l’IA et les data centers.

L’enjeu du stockage est donc directement lié à la stratégie industrielle globale du pays.

Le charbon reste indispensable malgré la progression des renouvelables

L’Inde a considérablement augmenté ses capacités alternatives, mais cette progression n’a pas encore permis de réduire fortement la dépendance au charbon dans la production réelle.

Près de 70 % de l’électricité générée pendant l’exercice terminé en mars 2026 provenait encore de centrales à charbon.

Le solaire et l’éolien représentaient seulement un peu plus de 15 %.

Une raison importante tient à la différence opérationnelle entre centrales thermiques et sources renouvelables. Les installations renouvelables peuvent être contraintes de réduire leur production relativement facilement lorsque le réseau est saturé, tandis que les centrales thermiques doivent continuer à fonctionner au-dessus d’un certain niveau critique.

Sans stockage suffisant, le système continue donc à utiliser les centrales au charbon comme source stable lorsque les renouvelables ne peuvent pas répondre à la demande.

La multiplication des batteries pourrait modifier progressivement cet équilibre, mais elle ne peut produire cet effet à grande échelle que si l’Inde dispose d’un approvisionnement suffisamment abondant.

La fabrication locale reste encore concentrée sur l’assemblage et la mobilité

Le développement d’une véritable chaîne domestique de batteries prendra du temps. Selon les experts cités, de nombreuses entreprises indiennes investissent actuellement dans des installations situées en aval de la chaîne, notamment l’assemblage et les tests.

D’autres privilégient les batteries destinées à la mobilité, considérées comme plus lucratives notamment grâce aux subventions gouvernementales.

Cette orientation laisse encore un déficit important du côté des cellules destinées au stockage stationnaire d’électricité.

Ashish Singla, directeur de la recherche sur l’électricité et les renouvelables en Asie du Sud chez S&P Global Energy, souligne que la Chine contrôle plus de 80 % des capacités mondiales de fabrication sur plusieurs composants importants de la chaîne d’approvisionnement des batteries.

Cette concentration expose l’Inde à plusieurs risques : volatilité des prix, restrictions commerciales et concentration technologique.

Singla reste toutefois optimiste sur les perspectives à plus long terme. Il estime que la capacité locale de fabrication de cellules pourrait atteindre environ 140 GWh si les projets sont exécutés comme prévu et si les initiatives sur les minerais critiques et le recyclage produisent les résultats attendus.

Une autonomie réelle pourrait demander plus d’une décennie

Même dans un scénario favorable, la transition vers une production locale importante ne sera pas immédiate.

Wood Mackenzie estime qu’il pourrait falloir plus de dix ans à l’Inde pour développer les capacités de fabrication nécessaires à une véritable autonomie dans le stockage.

Cette durée signifie que la dépendance aux importations restera probablement une caractéristique importante du marché pendant une longue période.

Dans le même temps, les besoins en énergie vont continuer à augmenter si l’Inde développe son industrie, ses data centers, son secteur de l’intelligence artificielle et sa production de semi-conducteurs.

La demande de batteries pourrait donc progresser plus rapidement que la capacité nationale.

C’est ce décalage qui rend la stratégie particulièrement difficile : plus le pays accélère sa transition énergétique, plus il a besoin d’un produit dont la Chine contrôle actuellement une part dominante de la fabrication mondiale.

Conclusion

La transition énergétique indienne a déjà transformé la structure de capacité du pays, avec le solaire et l’éolien représentant désormais plus de 40 % du parc électrique installé. Mais cette progression ne suffit pas à fournir une électricité renouvelable stable, ce qui explique pourquoi le charbon représente encore près de 70 % de la production effective.

Le stockage par batteries est appelé à jouer un rôle central, notamment si la réglementation proposée impose son intégration dans les nouveaux projets publics solaires et éoliens. Or, près de 80 % des batteries utilisées pour ce type de stockage proviennent actuellement de Chine, tandis que la production indienne représente moins de 1 % d’une demande estimée à 260 GWh.

Point clé final

L’Inde cherche à utiliser les renouvelables pour renforcer son indépendance énergétique, mais le manque de capacités domestiques de batteries crée une dépendance technologique qui va dans la direction opposée. New Delhi peut continuer à développer le solaire et l’éolien, mais une véritable sécurité énergétique exigera également une industrie de stockage beaucoup plus importante. Les perspectives d’une capacité locale pouvant atteindre 140 GWh offrent une voie possible, mais les estimations de Wood Mackenzie montrent que l’autosuffisance pourrait encore nécessiter plus d’une décennie.

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *