À Gaza, la recherche quotidienne d’eau révèle une crise sanitaire qui s’aggrave
Avant l’aube, Ibtisam Al-Helou quitte chaque jour la tente où vit sa famille sur le front de mer de Gaza pour chercher de l’eau douce.
La Méditerranée se trouve à quelques mètres, mais l’eau nécessaire pour boire, cuisiner et se laver impose un long déplacement à travers Gaza-ville. La mère de 40 ans traverse des quartiers détruits en suivant les informations circulant sur les rares endroits où une distribution pourrait avoir lieu.
Elle commence sa recherche avant que la température n’atteigne environ 33 degrés Celsius à la mi-journée. Dans la zone où sa famille s’est installée, l’eau n’arrive qu’une fois tous les trois jours.
Son expérience illustre une crise beaucoup plus large. Les organisations humanitaires, les responsables des Nations unies et les autorités sanitaires palestiniennes décrivent un effondrement sans précédent des systèmes d’eau et d’assainissement de Gaza.
La population doit faire face simultanément à une pénurie immédiate, à la propagation de maladies et à une contamination environnementale dont les conséquences pourraient durer plusieurs décennies.
Des familles contraintes de chercher l’eau avant le lever du soleil
Pour Al-Helou, l’accès à l’eau dépend d’informations informelles sur les quartiers où un camion ou un point de distribution pourrait être disponible.
Elle se rend notamment vers Al-Mina, Al-Amadi ou Abu Mazen, dans Gaza-ville, parce qu’aucune distribution régulière n’atteint son lieu de vie.
Les familles peuvent attendre plusieurs heures près de camions endommagés ou ralentis par les routes couvertes de gravats.
Elles repartent ensuite avec quelques litres, transportés dans des bidons en plastique, sur les épaules, le dos ou de petits chariots fabriqués à la main.
Cette eau doit couvrir plusieurs besoins essentiels : consommation, préparation des repas, nettoyage des ustensiles, lessive et hygiène personnelle.
Lorsque les volumes disponibles sont aussi faibles, chaque usage entre en concurrence avec les autres.
Moins de six litres d’eau par jour pour 1,3 million de personnes
Selon les évaluations des Nations unies, plus de la moitié de la population de Gaza, soit environ 1,3 million de personnes, dispose de moins de six litres d’eau potable par jour.
Médecins Sans Frontières estime que la situation pourrait être encore plus grave. Ses données indiquent une moyenne d’environ 4,3 litres par personne et par jour pour la majorité des habitants.
Avant la guerre, la consommation quotidienne moyenne atteignait environ 85 litres par personne.
L’écart montre l’ampleur de la dégradation. Les volumes actuels sont insuffisants pour assurer simultanément l’hydratation, la cuisine, le lavage et l’assainissement de base.
De nombreux habitants utilisent donc une eau salée et impropre pour se laver ou nettoyer leurs vêtements.
L’hygiène quotidienne est devenue presque impossible
Avant le conflit, les enfants d’Al-Helou pouvaient se laver plusieurs fois par jour pendant les fortes chaleurs estivales.
Aujourd’hui, ils ont parfois la possibilité de se laver seulement une fois par semaine.
Al-Helou est mère de trois enfants, mais elle s’occupe de neuf enfants au total dans son foyer. La pénurie transforme donc chaque tâche domestique en arbitrage.
L’eau destinée au lavage peut manquer pour la cuisine. Celle réservée à la consommation peut ne pas suffire pour nettoyer les ustensiles ou les vêtements.
Dans les camps surpeuplés, l’absence de savon, de sanitaires fonctionnels et d’eau propre rend difficile la prévention des infections.
La mer offre un soulagement temporaire, mais expose aux maladies
De nombreux enfants se baignent dans la Méditerranée pour échapper à la chaleur.
Cette solution apporte un soulagement immédiat, mais elle peut être suivie de problèmes de santé.
Al-Helou affirme que ses enfants souffrent de démangeaisons, de gale et d’allergies après s’être baignés. Elle estime devoir ensuite consacrer environ 50 shekels, soit près de 17 dollars, au traitement de chacun.
Les habitants des camps côtiers continuent néanmoins de se laver dans la mer faute d’alternative.
La pollution du littoral et le manque d’eau douce pour se rincer augmentent le risque d’infections cutanées répétées.
Les maladies progressent dans les camps surpeuplés
Les données de surveillance de Médecins Sans Frontières montrent que les infections respiratoires aiguës représentent 46 % des maladies signalées.
Les affections cutanées comptent pour 31 %, tandis que les diarrhées aqueuses aiguës représentent 21 %.
Les autorités sanitaires ont également détecté au moins 5 000 cas de varicelle par semaine au cours du mois précédent.
Ces chiffres montrent comment la crise de l’eau et de l’assainissement affecte plusieurs dimensions de la santé publique.
Les patients peuvent recevoir un traitement dans une clinique, mais ils retournent ensuite dans des abris surpeuplés où l’eau propre, le savon et les installations sanitaires restent insuffisants.
Ces conditions favorisent les rechutes, les nouvelles contaminations et la transmission rapide des maladies.
Les camions-citernes ne peuvent pas remplacer un réseau public
Les camions d’eau constituent une ressource vitale pour de nombreuses familles.
Cependant, les organisations humanitaires avertissent qu’ils ne peuvent pas remplacer un réseau public fonctionnel.
Alessandro Mrakic, responsable du Programme des Nations unies pour le développement à Gaza, décrit une opération de distribution particulièrement complexe.
Les véhicules doivent traverser des itinéraires couverts de débris pour atteindre une population déplacée et dispersée.
Même lorsqu’un camion arrive, sa capacité reste limitée face au nombre de personnes qui attendent.
La dépendance aux livraisons crée également une forte irrégularité. Une panne, une route bloquée ou un retard peut priver tout un camp de sa principale source d’eau.
Moins de 100 puits restent opérationnels
Avant la guerre, Gaza comptait environ 320 puits.
Selon Said El-Aklouk, responsable du suivi de l’assainissement et des eaux usées au ministère de la Santé de Gaza, moins de 100 fonctionnent encore.
Il affirme également qu’environ 80 % du réseau de distribution d’eau et la majorité des capacités de dessalement ont été endommagés ou détruits par les attaques israéliennes.
L’armée israélienne déclare ne pas viser délibérément les infrastructures essentielles.
Le COGAT, organisme militaire chargé des affaires humanitaires, a indiqué le 9 juillet qu’il travaillait avec des organisations internationales pour répondre aux problèmes d’hygiène et d’assainissement et améliorer l’approvisionnement en eau.
Malgré ces déclarations, les camions restent indispensables plusieurs mois après le cessez-le-feu négocié par les États-Unis en octobre.
Le cessez-le-feu n’a pas permis de rétablir l’eau
Le cessez-le-feu d’octobre a interrompu les principaux combats, mais n’a pas mis fin à toutes les attaques israéliennes.
Israël affirme viser le Hamas et d’autres combattants de Gaza considérés comme une menace imminente.
Pour la population, la réduction des combats majeurs n’a pas produit de rétablissement suffisant des services essentiels.
Les réseaux d’eau, les stations de dessalement, les installations de traitement et les routes nécessaires à la distribution restent gravement endommagés.
Les organismes d’aide insistent sur la nécessité de réactiver un système collectif plutôt que de dépendre durablement de solutions temporaires.
Les eaux usées contaminent l’unique source naturelle d’eau douce
La crise dépasse désormais la pénurie quotidienne.
Les systèmes d’assainissement se sont également effondrés, permettant aux eaux usées non traitées de pénétrer dans la nappe côtière de Gaza.
Cette nappe constitue la seule source naturelle d’eau douce du territoire.
Selon El-Aklouk, plus de 300 000 fosses d’aisance et puits d’infiltration déversent des eaux contaminées dans l’environnement et vers l’aquifère.
La contamination menace donc non seulement l’eau disponible aujourd’hui, mais aussi la capacité future de Gaza à produire une eau utilisable.
Même après la réparation des canalisations, la dégradation de la nappe pourrait continuer à affecter la santé et l’approvisionnement pendant des années.
Une crise environnementale susceptible de durer des décennies
Les responsables palestiniens avertissent que chaque journée sans solution approfondit les dommages.
La reconstruction d’un réseau de distribution peut nécessiter des conduites, des pompes, de l’électricité et des installations de traitement.
La restauration d’une source naturelle contaminée est beaucoup plus difficile.
Lorsque les eaux usées pénètrent dans un aquifère, elles peuvent introduire des agents pathogènes, du sel et d’autres polluants qui ne disparaissent pas avec une simple réparation de surface.
El-Aklouk affirme que les autorités ont, pour la première fois, effectivement perdu le contrôle des sources d’eau de Gaza.
Il décrit la situation comme la pire que le territoire ait jamais connue.
Les enfants sont parmi les plus exposés
Les enfants cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité.
Ils souffrent davantage de déshydratation, de diarrhée et de maladies transmissibles lorsque l’eau et l’hygiène manquent.
Ils vivent souvent dans des tentes surpeuplées, jouent près d’eaux polluées et se baignent dans la mer pour supporter la chaleur.
Lorsqu’ils tombent malades, les traitements peuvent être limités et les conditions de retour ne permettent pas toujours une guérison durable.
Le manque d’eau transforme ainsi des infections ordinaires en problèmes récurrents et potentiellement plus graves.
Ce qui doit être rétabli en priorité
La première nécessité est d’augmenter immédiatement l’accès à une eau potable suffisante.
La deuxième consiste à réparer les puits, les canalisations, les installations de dessalement et les systèmes électriques qui les alimentent.
La troisième priorité est le traitement des eaux usées afin d’empêcher une contamination supplémentaire de la nappe côtière.
Les camps ont également besoin de savon, de toilettes, de points de lavage et de systèmes de collecte des déchets.
Les camions peuvent réduire temporairement la pénurie, mais seule une infrastructure rétablie peut répondre aux besoins de l’ensemble de la population.
La recherche quotidienne d’eau d’Ibtisam Al-Helou révèle l’ampleur d’une crise qui touche presque tous les aspects de la vie à Gaza.
Plus de 1,3 million de personnes disposent de moins de six litres d’eau potable par jour, tandis que Médecins Sans Frontières estime la moyenne réelle à seulement 4,3 litres pour la majorité des habitants.
Moins de 100 des 320 puits d’avant-guerre restent opérationnels, environ 80 % du réseau de distribution est endommagé et les eaux usées contaminent la seule nappe naturelle d’eau douce.
Gaza ne fait plus face uniquement à une pénurie temporaire. L’effondrement simultané de l’approvisionnement, de l’assainissement et des soins crée une crise sanitaire immédiate et une menace environnementale durable qui ne pourra pas être résolue par les seuls camions-citernes.



