Fed : la guerre en Iran limite la visibilité sur les taux d’intérêt
La Réserve fédérale américaine entre dans une phase particulièrement difficile. Alors que la guerre en Iran continue de perturber les marchés de l’énergie et de renforcer les pressions inflationnistes, plusieurs responsables de la Fed deviennent plus prudents sur la trajectoire des taux d’intérêt. Neel Kashkari, président de la Fed de Minneapolis, a averti que plus le conflit dure, plus les risques pour l’inflation et l’économie américaine deviennent importants.
Son message est clair : dans un environnement aussi incertain, la banque centrale doit éviter de donner trop de signaux sur ses prochaines décisions. Les investisseurs espéraient encore une orientation plus claire vers une baisse des taux, mais la guerre, la fermeture persistante du détroit d’Hormuz et la hausse des prix de l’énergie compliquent fortement cette lecture.
Le détroit d’Hormuz est un passage stratégique majeur pour l’énergie mondiale. Il représente environ 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz. Sa fermeture prolongée a contribué à une forte hausse des prix de l’énergie, aggravant déjà un environnement inflationniste difficile aux États-Unis. Pour la Fed, cela crée un dilemme classique mais dangereux : lutter contre l’inflation sans provoquer un affaiblissement trop brutal de la demande.
Kashkari refuse de signaler une baisse des taux
Neel Kashkari a déclaré qu’il ne se sentait pas à l’aise à l’idée de signaler qu’une baisse des taux était déjà envisageable. Selon lui, la situation pourrait même évoluer dans l’autre sens si l’inflation s’aggrave. Autrement dit, la Fed pourrait devoir maintenir les taux élevés plus longtemps, voire envisager une hausse si les pressions sur les prix deviennent plus persistantes.
Cette position tranche avec l’idée selon laquelle la prochaine décision de la Fed serait probablement une baisse. Lors de sa dernière réunion, la banque centrale a maintenu la fourchette cible des taux des Fed funds entre 3,5 % et 3,75 %. Le communiqué conservait un langage suggérant que les responsables voyaient encore collectivement la prochaine décision comme une possible baisse.
Mais ce message n’a pas fait l’unanimité. Kashkari, ainsi que les présidents des Fed régionales de Cleveland et de Dallas, se sont opposés à cette indication. Ils ne contestaient pas nécessairement le maintien des taux, mais plutôt l’idée de laisser entendre que la prochaine étape serait probablement un assouplissement.
Une Fed divisée face à un choc énergétique
La division au sein de la Fed est devenue plus visible. D’un côté, certains responsables veulent conserver une certaine ouverture à une baisse des taux si l’économie ralentit. De l’autre, plusieurs membres estiment que le choc énergétique actuel rend ce signal trop risqué.
Un seul responsable, le gouverneur Stephen Miran, a exprimé une dissidence en faveur d’une baisse immédiate. Les autres dissidents régionaux préfèrent maintenir les taux au niveau actuel, mais refusent de guider les marchés vers une baisse alors que l’inflation pourrait repartir à la hausse.
Cette divergence reflète le caractère inhabituel du choc actuel. En temps normal, la Fed peut parfois regarder au-delà d’une hausse temporaire de l’énergie, car ces chocs finissent souvent par se résorber. Mais la situation actuelle arrive après plusieurs années d’inflation supérieure à l’objectif de 2 %. Cela rend la banque centrale moins disposée à prendre le risque de sous-estimer une nouvelle vague inflationniste.
L’énergie complique la lutte contre l’inflation
La hausse des prix de l’énergie affecte l’économie par plusieurs canaux. Elle augmente directement le coût de l’essence, du chauffage, du transport et de la production industrielle. Elle peut aussi faire monter les prix alimentaires, car les engrais et la logistique deviennent plus chers.
Aux États-Unis, les prix à la pompe ont fortement augmenté, ce qui pèse directement sur les ménages. Lorsque les consommateurs dépensent davantage pour l’essence et l’énergie, ils ont moins de marge pour d’autres achats. Cela peut réduire la demande dans certaines parties de l’économie.
Pour la Fed, cette situation est délicate. Si elle se concentre uniquement sur l’inflation, elle peut être tentée de maintenir ou relever les taux. Mais si elle observe surtout la baisse du pouvoir d’achat et le risque de ralentissement, elle peut préférer attendre, voire envisager une baisse plus tard pour protéger l’emploi.
Une inflation encore trop élevée
La dernière lecture de l’inflation américaine a renforcé les inquiétudes. Austan Goolsbee, président de la Fed de Chicago, a qualifié les données récentes de mauvaise nouvelle. L’inflation mesurée par l’indice des dépenses de consommation personnelle atteignait 3,5 % sur un an en mars, bien au-dessus de l’objectif de 2 % de la Fed.
Ce chiffre explique pourquoi plusieurs responsables hésitent à parler de baisse des taux. Même si la croissance ralentit, une inflation encore élevée limite la marge de manœuvre. Une baisse trop précoce pourrait raviver les pressions sur les prix, affaiblir la crédibilité de la Fed et compliquer le retour vers l’objectif.
Dans ce contexte, les marchés doivent accepter une réalité plus complexe : la Fed ne peut pas simplement réagir au ralentissement économique. Elle doit aussi surveiller un choc énergétique externe, des anticipations d’inflation et des risques géopolitiques qui échappent largement à son contrôle.
Le détroit d’Hormuz reste au centre des risques
La fermeture du détroit d’Hormuz est l’un des éléments les plus importants du scénario actuel. Même si les États-Unis et Israël ont suspendu leur campagne de bombardements contre l’Iran depuis plusieurs semaines, aucun accord définitif ne semble proche. Les perturbations logistiques et énergétiques restent donc un risque majeur.
Kashkari a indiqué qu’un dirigeant d’une grande entreprise mondiale basée au Minnesota lui avait expliqué que même si le détroit rouvrait immédiatement, les chaînes d’approvisionnement pourraient mettre environ six mois à revenir à une situation normale. Cette remarque montre que les conséquences économiques du conflit ne disparaîtraient pas instantanément avec un cessez-le-feu ou une réouverture.
Les entreprises doivent réorganiser leurs routes, gérer les retards, absorber des coûts plus élevés et reconstruire la fiabilité de leurs flux. Ces ajustements peuvent peser sur les prix et la croissance pendant plusieurs trimestres.
Le Trésor américain se montre plus optimiste
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, adopte une lecture plus optimiste. Il estime que les prix de l’énergie pourraient fortement baisser une fois le conflit résolu. Selon lui, l’évolution de la production pétrolière et la capacité d’exportation des États-Unis pourraient rendre les prix du pétrole plus bas après la guerre qu’avant le conflit ou qu’à plusieurs moments entre 2020 et 2025.
Bessent affirme également que les marchés à terme anticipent des prix de l’énergie plus bas plus tard dans l’année. Il considère que les États-Unis pourraient sortir gagnants de cette crise énergétique grâce à leur capacité à exporter du pétrole, même si cette capacité dépend encore des infrastructures de chargement et d’expédition.
Cette lecture contraste avec celle de Kashkari. Le Trésor insiste davantage sur la capacité d’ajustement du marché et sur l’avantage énergétique américain. La Fed, elle, se concentre sur les risques immédiats pour l’inflation, les ménages et la stabilité économique.
Les analystes restent prudents sur l’énergie
Les analystes de Barclays ont indiqué que la hausse des prix de l’énergie était jusqu’ici relativement contenue, mais que la situation pourrait se détériorer. Selon eux, de nouvelles perturbations dans les flux énergétiques pourraient faire tomber les stocks de carburants clés à des niveaux critiques. Lorsque de tels seuils sont atteints, les prix peuvent bondir davantage.
Cette observation est importante pour les marchés. Les prix de l’énergie ne montent pas toujours de manière linéaire. Tant que les stocks restent suffisants, les hausses peuvent être modérées. Mais si les réserves deviennent trop basses, le marché peut réagir brutalement, car les acheteurs se précipitent pour sécuriser l’approvisionnement.
Pour la Fed, ce risque rend toute orientation trop précise dangereuse. Si la banque centrale annonce trop tôt une baisse des taux et que l’énergie repart fortement à la hausse, elle pourrait être contrainte de changer rapidement de ton.
Kevin Warsh arrive dans un contexte difficile
L’incertitude est renforcée par le changement prochain à la tête de la Fed. Kevin Warsh est en bonne voie pour succéder à Jerome Powell lorsque son mandat de direction prendra fin plus tard ce mois-ci. Warsh avait laissé entendre une préférence pour une politique monétaire plus souple lors de sa recherche du poste.
Mais les événements actuels pourraient limiter cette orientation. Même si un nouveau président souhaite une approche plus favorable aux baisses de taux, il devra composer avec les données d’inflation, les tensions énergétiques et les avis des autres responsables de la Fed.
Cela signifie que le changement de leadership ne garantit pas un virage immédiat. La politique monétaire reste dépendante des données. Si l’inflation continue de dépasser l’objectif et si la guerre maintient l’énergie sous pression, la Fed pourrait rester prudente, même avec une nouvelle direction.
Ce que les marchés doivent surveiller maintenant
Les investisseurs doivent suivre plusieurs éléments dans les prochaines semaines. Le premier est l’évolution du conflit en Iran et la situation du détroit d’Hormuz. Toute réouverture crédible ou avancée diplomatique pourrait réduire les pressions sur l’énergie. À l’inverse, une prolongation des perturbations renforcerait les risques inflationnistes.
Le deuxième élément est l’inflation américaine. Les prochaines données sur les prix seront essentielles pour déterminer si la Fed peut conserver un biais d’assouplissement ou si elle devra envisager un ton plus restrictif.
Le troisième facteur est la demande des ménages. Si les prix de l’énergie réduisent fortement le pouvoir d’achat, la Fed devra aussi surveiller le marché du travail et la consommation.
Enfin, les marchés devront analyser la communication de Kevin Warsh et des autres responsables de la Fed. Le vrai signal ne viendra pas seulement du nouveau président, mais de l’équilibre interne du comité.
La guerre en Iran limite fortement la capacité de la Fed à donner une orientation claire sur les taux. Neel Kashkari a averti que plus le conflit dure, plus les risques d’inflation et de dommages économiques augmentent. Dans ce contexte, il ne juge pas prudent de signaler qu’une baisse des taux est déjà probable.
La Fed est divisée entre le risque d’une inflation énergétique persistante et le risque d’un ralentissement de la demande. Les prix de l’énergie, la fermeture du détroit d’Hormuz et les difficultés des chaînes d’approvisionnement compliquent toute prévision simple. Même si le Trésor américain se montre optimiste sur une baisse future du pétrole, les risques restent élevés.
Pour les marchés, le message est clair : la trajectoire des taux dépendra moins des attentes politiques que de l’évolution concrète de l’inflation, de l’énergie et de la guerre. Tant que ces incertitudes resteront ouvertes, la Fed devrait rester prudente, et les investisseurs devront se préparer à un environnement monétaire moins prévisible.



