Arbitrum : 71 millions de dollars d’ETH vers Aave, mais le litige reste ouvert
Journalier

Arbitrum : 71 millions de dollars d’ETH vers Aave, mais le litige reste ouvert

Mai 12, 2026

Un juge fédéral de Manhattan a partiellement débloqué le plus grand pool de fonds récupérables après l’exploit de Kelp DAO, estimé à 292 millions de dollars. La décision autorise le transfert de 30 766 ETH, soit environ 71 millions de dollars, depuis Arbitrum DAO vers un portefeuille contrôlé par Aave. Mais cette autorisation ne signifie pas que les actifs sont totalement libérés. Les créanciers liés à des jugements contre la Corée du Nord conservent leur revendication juridique sur ces fonds.

La décision, rendue par la juge Margaret Garnett du tribunal fédéral du district sud de New York, modifie un avis de restriction qui avait immobilisé les ETH dans Arbitrum depuis le 1er mai. Le tribunal permet désormais qu’un vote de gouvernance on-chain autorise l’envoi de ces fonds vers Aave. Surtout, l’ordonnance précise que les personnes qui initient, votent ou participent à cette transaction ne violeront pas l’avis de restriction.

Cette nuance est essentielle. Elle permet à la récupération technique des fonds d’avancer, tout en maintenant la procédure judiciaire. Le dossier illustre un nouveau type de conflit dans la finance décentralisée : lorsque des actifs volés sont récupérés on-chain, mais que plusieurs parties affirment avoir un droit légal sur les mêmes fonds.

Une décision intermédiaire, pas une victoire totale

Aave avait demandé au tribunal de lever entièrement l’avis de restriction ou, à défaut, d’obliger les plaignants à déposer une garantie d’au moins 300 millions de dollars. Le tribunal n’a accepté aucune de ces deux demandes. La juge a plutôt choisi une solution intermédiaire.

Les ETH peuvent être transférés vers un portefeuille contrôlé par Aave, mais Aave LLC accepte d’être liée par l’avis de restriction comme si celui-ci lui avait été directement signifié. En pratique, cela veut dire que les fonds ne deviennent pas totalement libres une fois arrivés chez Aave.

Si le tribunal finit par donner raison aux créanciers, Aave pourrait être contraint de remettre les ETH. Le transfert ne règle donc pas la question de propriété. Il déplace simplement les actifs vers une entité mieux placée pour gérer le processus de récupération, sans effacer les revendications concurrentes.

Pour Aave, c’est tout de même une avancée. Les fonds ne restent plus bloqués au même endroit, et la gouvernance d’Arbitrum peut agir sans craindre de violer l’ordonnance. Mais sur le fond, le conflit juridique reste entier.

Les délégués Arbitrum sont protégés pour ce transfert

L’un des points les plus importants de l’ordonnance concerne les délégués et détenteurs d’ARB qui ont participé au vote. Avant la décision, une question restait ouverte : les votants pouvaient-ils être personnellement exposés à un risque juridique en approuvant le transfert des ETH gelés ?

La juge a répondu clairement pour cette transaction précise. Toute partie qui initie, vote ou participe au transfert on-chain vers Aave LLC ne sera pas considérée comme violant l’avis de restriction. Cette précision réduit fortement l’incertitude pour la gouvernance d’Arbitrum.

Les délégués avaient déjà voté en faveur du transfert, avec 182,2 millions de tokens ARB soutenant la proposition et environ 91 % du pouvoir de vote exprimé en faveur de la mesure. Sans clarification judiciaire, certains participants auraient pu craindre d’être entraînés dans le litige.

Cette protection est importante pour la finance décentralisée. Les DAO reposent sur la participation de votants, de délégués et de contributeurs. Si chaque vote lié à un actif litigieux crée un risque personnel, la gouvernance on-chain peut devenir beaucoup plus difficile.

Les fonds restent sous une “ombre juridique”

Même si le transfert est autorisé, les ETH restent sous surveillance judiciaire. L’avis de restriction suit les actifs depuis Arbitrum vers Aave. Le tribunal n’a pas encore décidé qui détient le meilleur droit sur ces fonds.

Aave affirme que les ETH ont été volés aux utilisateurs affectés et doivent donc servir à les rembourser. Selon cette lecture, un voleur ne devient pas propriétaire d’un actif simplement parce qu’il l’a pris. Le fondateur d’Aave, Stani Kulechov, a défendu publiquement cette position en affirmant que les fonds appartiennent aux utilisateurs touchés.

Les plaignants, représentés par Gerstein Harrow LLP, défendent une autre théorie. Ils cherchent à attacher les fonds en soutenant qu’ils peuvent être considérés comme propriété nord-coréenne, compte tenu de l’attribution de l’attaque au Lazarus Group et à APT-38, deux groupes présentés comme des instruments du régime nord-coréen.

Le tribunal devra donc trancher entre deux logiques : restitution aux victimes directes de l’exploit DeFi ou saisie par des créanciers titulaires de jugements contre la Corée du Nord.

Le rôle de la Corée du Nord complique le dossier

Le litige repose sur des jugements déjà obtenus contre la Corée du Nord dans plusieurs affaires de terrorisme. Les trois jugements cités dans le dossier — Kim v. DPRK, Kaplan v. DPRK et Calderon-Cardona v. DPRK — totalisent plus de 877 millions de dollars avant intérêts postérieurs au jugement.

Les plaignants s’appuient sur le Foreign Sovereign Immunities Act et le Terrorism Risk Insurance Act. Ces textes peuvent permettre à des créanciers titulaires de jugements contre un État sponsor du terrorisme d’attacher certains biens appartenant à ce régime ou à ses instruments.

Le point clé est donc l’attribution de l’attaque. Si les fonds sont considérés comme liés au Lazarus Group ou à APT-38, les créanciers peuvent tenter de les saisir comme actifs nord-coréens. Mais Aave soutient que ces actifs proviennent d’utilisateurs volés et devraient revenir à la récupération DeFi.

Ce type de conflit montre que les hacks crypto ne sont plus seulement des problèmes techniques. Ils deviennent des dossiers mêlant droit international, sanctions, terrorisme, propriété numérique et gouvernance on-chain.

DeFi United cherche à restaurer le soutien économique de rsETH

Les 30 766 ETH représentent la plus grande contribution potentielle à DeFi United, l’effort de récupération inter-protocoles visant à restaurer le soutien économique de rsETH après l’exploit. Ce programme aurait déjà réuni plus de 320 millions de dollars pour réparer les dégâts.

D’autres contributions majeures ont été annoncées, notamment 30 000 ETH de Consensys et Joseph Lubin, un prêt de 30 000 ETH de Mantle, ainsi que la liquidation par Aave des dernières positions rsETH de l’attaquant.

Le transfert depuis Arbitrum vers Aave est donc important pour la stabilité du processus de récupération. Si les fonds peuvent être gérés dans un cadre coordonné, les utilisateurs affectés pourraient avoir plus de chances d’être indemnisés.

Mais l’existence du litige empêche toute certitude. Même si les fonds arrivent chez Aave, ils restent potentiellement saisissables. Cette incertitude peut compliquer la communication avec les utilisateurs, la planification financière et la coordination entre protocoles.

Une stratégie juridique plus large contre les actifs nord-coréens

L’affaire Arbitrum-Aave ne semble pas isolée. Gerstein Harrow mène une stratégie plus large visant à identifier et attacher des actifs crypto liés à la Corée du Nord lorsqu’ils apparaissent dans l’infrastructure DeFi.

Dans une autre procédure déposée en janvier, les mêmes créanciers ont poursuivi Railgun DAO et Digital Currency Group, affirmant qu’un protocole de confidentialité avait été utilisé pour blanchir des produits issus de cyberattaques nord-coréennes, y compris l’exploit de Bybit estimé à 1,5 milliard de dollars.

Cette stratégie pourrait devenir plus fréquente. Les actifs crypto volés circulent souvent à travers bridges, mixers, protocoles DeFi, wallets et blockchains. Lorsqu’ils sont identifiés et gelés, ils deviennent des cibles pour plusieurs catégories de demandeurs : victimes directes, protocoles, assureurs, autorités publiques et créanciers judiciaires.

Le résultat est un terrain juridique nouveau, où la traçabilité de la blockchain peut aider à localiser les fonds, mais où la question de propriété reste difficile à régler.

Les DAO face aux limites de la gouvernance décentralisée

Le dossier met aussi en évidence les limites pratiques de la gouvernance décentralisée. Arbitrum DAO peut voter, mais elle opère désormais dans un cadre juridique traditionnel. Un tribunal fédéral peut influencer ce qu’une DAO peut faire avec des actifs gelés.

Cela ne signifie pas que la gouvernance on-chain est inutile. Au contraire, le vote des délégués a permis de formaliser une décision collective. Mais la gouvernance décentralisée ne fonctionne pas en dehors du droit. Lorsqu’un actif est au centre d’une procédure judiciaire, les votants doivent tenir compte des ordonnances, des avis de restriction et des risques de responsabilité.

L’ordonnance de la juge Garnett apporte une clarification utile : les participants au transfert autorisé ne violent pas l’avis. Mais cette protection est limitée à cette transaction précise. Elle ne règle pas toutes les futures questions de responsabilité des DAO dans des affaires similaires.

À mesure que la DeFi gère davantage d’actifs importants, ce type d’interaction entre gouvernance on-chain et tribunaux deviendra probablement plus courant.

Aave se retrouve dépositaire d’un actif contesté

Aave obtient la possibilité de recevoir les ETH, mais cette position comporte une responsabilité. En acceptant d’être liée par l’avis de restriction, Aave devient en pratique le gardien d’actifs contestés. Elle ne peut pas simplement les traiter comme des fonds librement disponibles.

Cette situation peut être avantageuse pour organiser la récupération, mais elle expose aussi Aave à un contrôle juridique accru. Si le tribunal décide finalement que les créanciers ont un droit supérieur, Aave devra se conformer.

Pour les investisseurs et les utilisateurs d’Aave, le dossier montre que les grands protocoles DeFi ne sont plus seulement des outils techniques. Ils deviennent des institutions financières numériques capables de gérer des montants considérables, des litiges complexes et des interactions avec les tribunaux.

Cette évolution peut renforcer leur crédibilité si elle est bien gérée. Mais elle augmente aussi les obligations de gouvernance, de conformité et de communication.

Ce que le marché doit surveiller

Le prochain événement clé sera une audience sur le fond, au cours de laquelle le tribunal devra décider qui possède le meilleur droit sur les ETH gelés. Aucune date n’a encore été fixée.

Les investisseurs et utilisateurs devront suivre plusieurs éléments. Le premier est la position finale du tribunal sur la propriété des fonds. Le deuxième est la manière dont Aave gère les ETH une fois transférés. Le troisième est l’impact sur DeFi United et la restauration du soutien économique de rsETH.

Le quatrième élément est la réaction des DAO. Si les tribunaux commencent à intervenir plus régulièrement dans les actifs DeFi gelés, les protocoles devront améliorer leurs procédures de crise. Enfin, il faudra suivre les actions similaires visant d’autres actifs prétendument liés à la Corée du Nord.

Ce dossier pourrait devenir une référence pour les futurs conflits entre victimes de hacks, créanciers judiciaires et protocoles DeFi.

Conclusion

Le tribunal fédéral de Manhattan a autorisé le transfert de 30 766 ETH depuis Arbitrum DAO vers un portefeuille contrôlé par Aave, tout en maintenant les revendications juridiques des créanciers liés à des jugements contre la Corée du Nord. Cette décision permet au processus de récupération DeFi d’avancer, mais elle ne libère pas définitivement les fonds.

L’affaire est importante pour plusieurs raisons. Elle clarifie temporairement la responsabilité des délégués Arbitrum, confirme que les actifs restent soumis à l’avis de restriction et place Aave dans une position de dépositaire d’un actif contesté. Elle montre aussi que les hacks crypto peuvent déboucher sur des conflits juridiques complexes impliquant sanctions, terrorisme, propriété numérique et gouvernance décentralisée.

Pour la DeFi, le message est clair : récupérer des fonds volés n’est plus seulement une question de code ou de coordination on-chain. C’est aussi une question de droit, de juridiction et de hiérarchie des revendications. Le transfert vers Aave est une étape importante, mais la vraie décision — celle qui déterminera à qui appartiennent les 71 millions de dollars en ETH — reste encore à venir.

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